Donner le reste du monde

Il y a quelques temps, notre fils traversant une période difficile de sa vie, m’appelait parfois pour que je l’écoute, l’aide à prendre de la distance, le réconforte.
J’étais à la fois disponible pour lui, pour l’aider, le soutenir, et en même temps, j’avais conscience que quelque chose n’était pas en place, du fait qu’il est adulte maintenant. Je me demandais si vraiment j’étais la bonne personne pour l’accompagner dans sa souffrance.
Mais mes tripes de mère vibraient et réagissaient spontanément en offrant, à leur façon nourricière, le soutien réclamé.

Un jour où nous étions au téléphone pour un nouveau temps de sollicitation maternelle, l’idée s’est soudain imposée que je n’étais au fond pas la bonne personne pour lui apporter l’aide nécessaire. Je ne l’étais plus. Le temps où je pouvais tout calmer, tout soigner, d’un bisou répare-tout, d’un sourire ou d’une parole, était révolu.
Je me suis vue, je nous ai vus, dans ce moment qui se voulait réparateur, mais qui au fond ne l’était pas. Il fallait qu’il extraie l’homme en lui et pas la mère en moi.
J’ai pris mon courage à deux mains, pour le lui dire, pour lui dire de s’adresser à n’importe qui d’autre, mais plus à moi. Car il s’agissait alors pour lui de trouver ses appuis d’homme, sa puissance d’homme pour traverser sa difficulté, et je n’étais pas celle qui pouvait le mieux l’aider à exprimer cela.
Ce faisant, j’ai eu la sensation de le rejeter, de lui dire cette phrase rugueuse et libératrice « Va, vis, deviens ». Je me suis sentie à la fois juste et injuste, aimante et rejetante, mais si cohérente.
J’ai eu la sensation de me mettre sur le côté, de laisser l’espace pour que d’autres l’occupent. C’était comme si j’allais perdre une prérogative, celle de savoir comment il va, entièrement. Mais tout cela était fini, révolu. Il était plus que temps que je dégage de ce terrain.

Quelques jours plus tard, nous randonnons tous les deux et je lui reparle de ce moment. Je lui dis combien cela a été difficile pour moi de le remettre à distance et de refuser de lui manifester l’aide attendue.
Je lui dis que j’ai tellement eu cette habitude de pouvoir tout lui donner et que c’était presque contre nature de lui dire non.
Il me sourit et me répond « Mais si en fait, tu m’as tout donné en refusant de me donner ce soutien. Ce jour-là, en me disant non et en me repoussant, en me disant « pas moi », en me disant « va voir ailleurs », tu m’as donné le reste du monde. »