CARNET DE BORD

La fois où je me suis sentie le plus aidée

Publié le lundi 3 mai 2021

Je suis là, assise sur le bleu du grand sofa de velours, qui orne son cabinet d’ostéopathe.
Je suis venue pour une séance, mais au lieu de me dévêtir et de m’allonger sur la table de travail, je reste assise, accablée.
Pourtant, j’adore ce canapé. C’est insolite de trouver un meuble de salon dans un espace de soin. Mais justement, c’est ça qui me plaît. Ca dit la liberté d’être ce que l’on est dans nos espaces personnels, ceux où on décide pour soi. A chaque fois, je pose là mon sac, mon écharpe ou mon pull.

Ce jour-là, c’est moi que je dépose. Je suis lourde. J’ai besoin de parler. Je n’ai pas envie d’être touchée ; plutôt rejointe. Même entendue pourrait suffire, entendue dans ma complainte.
Je parle pour lui dire ce qui tourmente ma vie, je pleure mes larmes de colère et de désespoir.
C’est dur ce que je vis avec mon mari. Je voudrais que ça s’arrête, et ça ne s’arrête pas.

Alors, comme souvent, mon ami soignant se déroute pour venir me rejoindre. Il quitte sa trajectoire de séance d’ostéo et vient s’asseoir à côté de moi ; il s’amarre au radeau de velours bleu où je dérive.
Je lui raconte, je me plains. Ca me fait du bien, et en même temps, je suis tellement découragée d’en être encore là, de ne pas avancer.
Je voudrais tant que quelque chose se passe, que je trouve un cap, une issue, une solution.

Il m’écoute, presque sans un mot, attentif, concerné.

Et puis, à un moment, il prend la parole et il me dit : « Tu as conscience, n’est-ce pas, que je ne peux rien faire pour toi… » Je pense Oh non, ne dis pas cela. Si toi non plus tu ne peux rien faire, alors qui ?
La suite de sa phrase arrive, et calmement il ajoute : « Je ne peux rien faire, mais je suis là. »

Je reste stupéfaite par l’effet de ce qu’il vient de me dire. Il n’a rien proposé, il n’a aucune option. Mais ce qui est puissant, c’est qu’il vient d’admettre avec tranquillité qu’il n’y peut rien, qu’il y consent et que par conséquent, il ne va rien faire, mais qu’il ne s’enfuira pas non plus, il restera là. Dans la présence.

Il se dépose en vérité dans ce qui est, il s’accorde avec cela. Il ne s’agite pas, il ne conseille pas. Il harmonise son impuissance avec l’impasse de ce que je vis. Loin au-delà du contenu de mes paroles, il entre en résonance avec mon énergie.

Voilà. Avec ses mots, il est venu me rejoindre où j’étais, sans avoir peur de cette immobilité où je me noyais. Et c’est pour cette raison que ce moment perdu, ce moment de velours bleu solitaire et impuissant est devenu le moment où je me suis sentie le plus aidée de toute ma vie.

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Une caresse en passant

Publié le mardi 26 janvier 2021

J’anime un atelier de Journal Créatif en ligne.
Une dizaine de participants s’activent chez eux, et dans les vignettes vidéo affichées à droite de mon écran.
Ils créent suivant les consignes que je leur donne, des collages, des textes, des dessins.

Je les regarde, absorbés qu’ils sont par leur réalisations.

L’une d’entre elle doit manquer de lumière, car je vois soudain son compagnon s’approcher avec une lampe. Il contourne le bureau où elle est installée, s’approche de l’écran, sans doute pour accéder à la prise. L’image tremble, il heurte quelques objets pour parvenir à ses fins.
Voilà, la lampe est branchée, il l’allume, positionne le faisceau au mieux, puis il se dégage pour repartir à ses occupations.

Il passe près d’elle ; je la vois qui le regarde avec gratitude, lui sourit. Peut-être lui dit-elle quelques mots, mais le micro est coupé, je n’entends rien.

Et puis soudain, un geste, un temps de merveille qui éclot dans ce moment banal. C’est lui, qui lève sa main et lui caresse doucement la joue, comme ça, une seconde en passant, une éternité de délicatesse, de pétales tendres déposés sur un visage.

Le temps que je comprenne ce qui vient de se passer, la vie a repris son cours, il est déjà loin dans la pièce.

Moi, je reste là, saisie et bouleversée, devant mon écran. Quelle chance j’ai eu me dis-je, d’avoir été témoin de cet instant de grâce où l’amoureux spontané effleure son aimée, laissant jaillir dans un geste minuscule l’immensité du courant d’or qui traverse son coeur.

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Pleurons

Publié le lundi 23 novembre 2020

Osons pleurer, même si ça ne changera rien

Une main d’acier lui étreint parfois la poitrine et appuie sur son souffle comme pour l’isoler.
Ses poumons deviennent lourds et l’air pour circuler doit trouver une énergie supplémentaire, qu’elle n’a pas toujours.
Elle ne comprend pas pourquoi, cette densité qui vient plaquer l’air au fond d’elle.
Elle voudrait réclamer l’oxygène, imposer son droit à respirer légèrement.
Elle voudrait lutter et vaincre, passer en force ou en douceur, mais en tout cas sans avoir à s’arrêter ou à prêter l’oreille.

Et puis, quand même, il a bien fallu finir par écouter ce qui étouffait au dedans.
Elle s’attendait au feu de la colère ou à l’agonie de l’angoisse : le métal qui pesait était si dur et si lourd ; mais non, elle a entendu des pleurs.
Des pleurs de ras le bol, de j’en ai marre, mais qui n’osent pas se montrer car il n’y a rien à faire, c’est comme ça, et pour l’instant il faut tenir. Mais des pleurs quand même, qui cherchent un secours ou une consolation.

Alors ce matin, après une nuit encore passée sous le joug, elle esquisse quelques mots pour dire, mais à peine, à son compagnon, ce sentiment que ça lui fait trop.
Il entend, il accueille, il écoute, et une larme après l’autre, elle commence à laisser couler, à dissoudre le bloc qu’elle avait cristallisé pour ne pas entendre la plainte.

Elle pleure longtemps, elle sanglote, secoue son en dedans figé, et peu à peu, elle sent que ça s’allège ; le poing s’ouvre et le souffle revient.

Souvent, le désespoir à coup d’à quoi bon, nous empêche d’exprimer ce qui nous empoigne ou nous envenime.
Laissons-le pourtant s’écouler et avec, nos énergies emmurées.

Pleurons nos larmes, nos tristesses, nos découragements et nos peurs.
Pleurons ce qui nous fige et nous abat.
Pleurons car parfois c’est juste ce qu’il nous reste à faire. Alors faisons-le, et bien.
Pleurons pour étancher notre soif de dire. Pour ne pas laisser le silence nous manger.
Pleurons pour ouvrir une brèche sur la vie qui nous entoure et pour laisser sortir celle qui souffre en nous.
Pleurons pour les mêler toutes deux, ces deux vies, et pour dissoudre notre petite vie dans la grande.
Pleurons, pour confier à la vie nos malheurs et la laisser en prendre soin, puisque pour nous c’est trop dur.
Pleurons pour l’avertir que nous n’en pouvons plus.
Pleurons pour y croire encore ou plus du tout, mais qu’importe.
Pleurons pour laver notre peine et dissoudre la glace qui nous tient en dedans.
Mettons des mots de larmes puisque les autres ne nous viennent plus. Une lettre après l’autre, l’alphabet sur nos joues raconte une histoire si personnelle qu’un autre peut-être lira.
Pleurons ces pages qui nous étreignent.

Pleurons encore et sans relâche.

Pleurons…

Nous avons tant de douceur à y gagner.

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Trois jours seule

Publié le mercredi 2 septembre 2020

ou que faire de notre liberté ?

Elle a décidé de passer trois jours seule et pour cela elle a réservé une chambre d’hôtes.

Tout de suite, ce qui la surprend au réveil du premier matin, c’est qu’elle a du mal à organiser son emploi du temps. Par quoi commencer ? Prendre une douche ou trainer au lit ? Lire ou écrire ? Sortir ou rester dans sa chambre ? Tout l’intéresse, et rien ne l’aide à faire son choix.

Chez elle, ou dans son quotidien, il y a des repères, des contraintes, qui constituent autant de critères pour définir la prochaine action.

Elle a déjà pris conscience qu’avec son mari, elle se cale souvent sur ce qu’il veut lui, car lui ne semble avoir aucun mal à sentir et décider.

Mais pour elle, en elle, tout est beaucoup plus compliqué (ou subtil selon le regard que l’on veut y porter).

D’abord, effectivement, tant de choses l’intéressent. Elle sent par exemple que prendre une douche lui permettrait de se réveiller plus complètement, mais que rester un peu plus au lit serait un bon moyen de se prélasser dans la brume d’un réveil tranquille. Alors, que choisir ?

Elle a beau fouiller en elle parmi les zones décisionnaires, rien n’y fait. Elle passe par la pensée, le rationnel : elle soupèse le bien et le mal, les pour et les contre, mais ça ne lui donne pas plus d’informations. Si encore elle avait une tâche à accomplir, un rendez-vous à assurer, mais non, personne ne l’attend, elle est libre pour la journée.

Elle se tourne alors vers son ressenti, son désir, ses préférences dans le corps. Mais selon l’option, l’une ou l’autre partie se réjouissent ou sont frustrées, de façon égale.

Pas de réponse de ce côté-là non plus.

Ce qui complique les choses, c’est qu’elle a un peu peur de regretter son choix à la fin. Pas trop peur, mais un peu quand même. Peur d’être passée finalement à côté de ce qui lui aurait été essentiel et qu’elle n’aurait pas assez écouté.

Ces trois jours par exemple, elle les a choisis pour pouvoir écrire mais aussi pour passer du temps à son rythme. Et si à la fin elle n’avait rien fait de concret ? Si elle n’avait rien produit ? Etre à son rythme, est-ce ne rien faire ? Pas sûr…

Ce qu’elle observe avec clarté, c’est vraiment ce champ des possibles ouverts à l’intérieur, l’immense liberté dont elle jouit et la difficulté que c’est pour elle.

A chaque minute, elle peut décider de faire une chose ou une autre, et cela orientera sa vie d’une façon ou d’une autre et cela lui procurera une sensation ou une autre, une satisfaction ou une autre. Mais à chaque choix, elle devra renoncer à tous les autres et avec eux à toutes les satisfactions qui en auraient découlé.

Chaque choix fixe sa vie un peu plus sur le métier qui la tisse. Chaque choix est un point de couleur définitif sur l’ouvrage.

Cette liberté de composer à sa manière et point par point l’oeuvre de sa vie est grisante et même vertigineuse parfois.

Ce qu’elle sait aussi et qu’elle s’entraîne à faire, c’est à poser sur cette oeuvre un regard d’amour et de compassion. Un regard qui soit à la fois exigeant et indulgent. Un regard qui comprenne, qui critique avec justesse et avec ouverture. Si elle n’est pas arrivée à faire ce point sur le tissage, comment mieux le faire la prochaine fois qu’elle passera à cet endroit de l’ouvrage ? Qu’a-t’elle à apprendre pour y arriver ?

Elle sait qu’elle n’a qu’une seule occasion de créer la tapisserie de cette vie. Un passage unique, sans possibilité de défaire. Parfois, elle se sent pressée par cette idée. Mais le plus souvent, elle se dit que c’est une double responsabilité : réaliser ce qui lui semblera le plus juste et demeurer bienveillante envers tout ce qui aura été fait et qui ne pourra jamais être modifié dans le passé.

C’est une invitation à se mettre à l’ouvrage pour faire émerger de la trame de la vie l’oeuvre qui dira qu’elle a traversé le temps et qu’elle y aura laissé sa trace.

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Un des plus beaux cadeaux que j'ai reçu de ma mère

Publié le lundi 10 août 2020

C’est en 1996. J’ai un peu plus de 25 ans, je suis jeune mariée et jeune mère d’un enfant de 7 mois.
Un soir d’hiver, Olivier, mon mari, est violemment agressé par un homme qui lui vole notre unique voiture. Passé par les urgences, il revient dans la nuit à la maison où je l’attends. Sans voiture, et avec un bébé endormi, je n’ai pas pu me rendre à l’hôpital. La nuit finie tant bien que mal, nous appelons mes parents pour leur demander un peu d’aide.
Il nous faut aller au commissariat, à l’assurance, trouver une voiture de dépannage. Nous sommes sous le choc de cette violence subie, nous titubons, nous émergeons.
Mes parents arrivent, ils prennent en charge notre fils le temps que nous fassions les formalités.
Et puis dans l’après midi, nous apprenons que cette affaire de vol est intriquée dans une affaire plus grave. Enquêteurs, police judiciaire. Nous devons nous déplacer plus loin, répondre à des inspecteurs. Nous ne savons pas si nous retrouverons notre voiture.
Mes parents s’occupent de notre bébé et nous prêtent leur véhicule. Ils nous accueillent chez eux, nous font à manger, nous écoutent.
Nous soufflons, nous parlons, pour pouvoir peu à peu intégrer la réalité dans laquelle nous nous sommes retrouvés malgré nous.
Etre ainsi baignés d’amour et d’attention nous permet de rester au contact de notre enfant et de l’entourer de mots et d’affection.
Puis le temps a passé, nous sommes retombés sur nos pieds, nous avons pu nous réancrer dans la vie du quotidien et reprendre le cours de nos chemins plus tranquilles.

Un jour où je me rends chez eux et où j’évoque avec ma mère cet épisode récent, je lui dis que je ne sais pas comment leur rendre tout ce qu’ils ont fait pour nous à cette occasion. Je me sens en dette, redevable de cette générosité à notre égard. Je me dis qu'il faut que je fasse quelque chose concrètement pour équilibrer la donne.
Mais en guise de réponse, elle m'offre cette phrase cadeau, cette phrase d'ouverture qui me saisit au coeur, si fort que je retiens tout de ce moment. Je nous revois, debout dans la cuisine, près de la table, face à face. Moi qui lui dis : « Je ne sais pas comment je pourrais vous rendre ce que vous avez fait pour nous. »

Et elle qui me répond : « Mais tu rendras à tes enfants ! »

D’un coup, je suis libérée de tout. De toutes les dettes passées et présentes. De toutes les dettes envers n’importe qui. Et même de toutes les dettes à venir.
D’un coup, je comprends que le don est une force qui ne va que dans un sens. Le don encourage à donner à son tour, mais pas forcément sous forme d’un rendu au donateur. Le don est comme un torrent, et l’eau reçue de l’amont va nourrir l’aval sans jamais remonter plus haut.
Je comprends aussi soudain que le plus grand don qu’elle m’ait fait, avec mon père, c’est la vie, et que ça, je ne pourrai jamais le leur rendre. Mais que la vie, je peux la rendre à la vie même, en ayant des enfants certes, mais aussi y réinjectant ce que j’en ai reçu de fondamental : l’amour, la joie et la création.
Je ne devais rien à mes parents. Ils m'avaient eux-mêmes offert ce qu’ils avaient reçu. Ils avaient été canal de la vie qui donne à foison et qui les traversait et j’en avais été bénéficiaire.
C’était à moi dorénavant, de laisser circuler cette manne, ce trésor, pour que d’autres puissent ainsi être heureux, soignés, aimés, et ceci sans distinction de dû ou de mérite.

C’était à moi désormais de devenir à la fois canal et passeuse de vie.

Car en donnant, je ne perds rien. Simplement je transmets.

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Dire la vérité, ça ne suffit pas

Publié le jeudi 30 juillet 2020

Il m’est difficile d’entendre quelqu’un se targuer d’être sincère, de dire la vérité, et même de ne dire que la vérité. « Je ne fais que dire la vérité ». C’est une sorte de protection, de bouclier, un costume impeccable dans lequel se draper et contre lequel il n’y aurait rien à dire.

J’ai longtemps été comme aimantée ou éblouie par ces affirmations qui collaient à la logique et ne trouvaient aucune opposition. C’était vrai donc on ne pouvait pas le réfuter, le contredire, le taire. Voire même, le fait que ce fut vrai impliquait presque une obligation de parler, de révéler. Et parait de vertu celui qui s’en chargeait. Je suis honnête disait-elle. Sous-entendu, se taire l’aurait rendue malhonnête, et donc il y avait comme un devoir moral à parler.
En moi, dans ma boussole du plexus, quelque chose disait que ça clochait, mais mon cerveau rationnel n’y voyait rien à redire.

Et puis un jour, Socrate est venu à ma rescousse.

Dans un texte grec que l’on appelle l’Apologue des Trois Tamis, un homme vient dire à Socrate ce que nous sommes nombreux à avoir dit un jour : « Tu veux que je te raconte ce qu’on dit au sujet de ton ami ? » (une autre version que nous connaissons bien est « Tu veux que je te raconte ce qu’on dit à ton sujet ? »)
Socrate l’arrête et lui propose de passer ce qu’il s’apprête à dire à travers trois tamis.

Et nous pouvons nous aussi nous poser ces questions.

D’abord le tamis de la Vérité. Est-ce que ce que je vais dire est vrai ?

Arrêtons-nous là-dessus. Ce qui est vrai absolument et pour tous, en fait, c’est assez peu de choses. Souvent, ce que je prends pour la vérité, c’est plutôt ce que j’ai entendu, ce que j’ai compris, ce que j’ai cru voir, ce que j’ai lu, ce que je crois, ce que je sens, mais est-ce ce qui correspond à ce que l’autre perçoit, vit, ressent ?

Si Cunégonde ne répond pas à mon sms, la seule chose vraie avant de vérifier le pourquoi de son silence, c’est que je n’ai pas reçu de réponse à mon sms. Tout le reste, c’est de l’interprétation, de la supputation, de l’émotion.

C’est compliqué cette histoire de vérité. On a tellement besoin de sentir que les choses sont sûres sous nos pieds, sous nos mots. De pouvoir affirmer ce qu’on dit et ne pas dériver sur de l’incertain. De pouvoir dire « Je t’assure, Augustine a dit ça sur toi » et se trouver important d’avoir été celui ou celle qui a révélé le secret, qui a fait passer cette vérité reçue parfois en confidence.

Mon ami et maître, Gérard, disait « Un secret, c’est quelque chose qu’on ne dit qu’à une personne à la fois. »

Et quand on reçoit ce secret, ce truc que Augustine a dit à notre sujet, on est sûr d’avoir reçu une vérité, et qu’Augustine est une belle hypocrite, elle qu’on croyait si franche…

Je demande souvent à mes patients me racontant cela : « Pourquoi vous a-t-il raconté ce qu’Augustine a dit à votre sujet ? Comment pouvez-vous être sûr que c’est vrai ? Et surtout, à quoi et à qui cela sert-il ? »

Car le second tamis, c’est celui de l’Utilité. Est-ce que ce que je vais dire est utile ?

C’est à dire, à qui vais-je rendre service en le disant ? est-ce que je vais rendre service à la personne à qui je le dis, à la personne dont je parle, ou à moi-même ?

Avouons que c’est souvent pour nous-mêmes que nous parlons souvent. Pour nous rendre important la plupart du temps. Combien de fois ai-je parlé d’autrui pour me sentir intéressante aux yeux de celui à qui je parlais ? Pas très glorieux, mais c’est ainsi, et j’essaie de faire mieux.

Oui, souvent nous parlons et révélons des choses « vraies » pour qu’on nous regarde, qu’on nous écoute, qu’on nous voie. Mais ce faisant, nous ne sommes pas utiles aux autres, à ceux dont nous parlons, à ceux à qui nous parlons. Nous sommes juste utiles à nous-mêmes, et encore, c’est temporaire.

Et puis, parler d’autrui, nous évite aussi peut-être de parler de nous. C’est moins risqué, plus confortable.

Le dernier tamis est celui de la Bonté. Est-ce que ce que je vais dire est bon ?

Vais-je dire quelque chose de bon ou de positif au sujet de l’autre ?

C’est le point le plus compliqué pour moi. J’ai parfois envie d'ouvrir les vannes, et je faire ce que j’appelle « ma langue de vipère » (enfin, j’utilise un mot moins châtié que Vipère, mais qui n’apparaîtra pas ici…).

Mais plus je me connais, plus je comprends que c’est en lien avec ce que je me dis à moi-même à mon sujet. Plus mal je me considère, plus mal je regarde les autres.

Je vois que lorsque je porte un regard positif sur moi, il m’est plus facile d’être bienveillante avec autrui. Et que lorsque je me méprise en souterrain, le mépris ressort en direction des autres.

Il me suffit souvent de remonter le fil du mépris pour arriver tout droit à mon juge intérieur, celui qui me tient sous sa badine et son air sévère.

Donc un bon moyen d’activer le tamis de la bonté est de le faire d’abord avec moi-même. Parler de moi en bien, me parler bien.

Et c’est aussi valable je crois pour tous les tamis. Plus je suis capable de les utiliser pour moi, plus je serai prête à m’en servir pour les autres.

Alors, suis-je capable au quotidien d’être avec moi-même et de parler de moi-même dans la vérité, en me rendant service, et avec bonté ?

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Hommage

Publié le mercredi 10 juin 2020

La longue mélopée des enfants oubliés

Taisez vous donc. Un peu. Parfois. Pour laisser fredonner ce chant des funambules du temps suspendu.

Ils attendent depuis tout ce temps, entre le cri et l’apnée pour que quelqu’un veuille bien prêter son oreille et découvrir qu’il y a là dessous un choeur de l’antique à une voix contre mille.

C’est une voix qui commence dans l’histoire par un drame unique ou qui s’est répété à la volée. Il y a c’est sûr, les grands traumas qui fracassent en une fois le fragile édifice. Mais je veux aussi parler de ces atteintes dans l’invisible du quotidien. Elles se voient moins, elles attaquent en creux, en absence, en manquement, en négligence, en oubli. Elles constituent une noria de scènes d’épouvantes muettes, où le bébé, où l’enfant fige sa vie et tente, pour contenir le temps, de retenir le sang qui coule trop fort dans ses veines.

Combien sont-ils ces bébés oubliés, ces petits négligés, ces enfants parentifiés et dont la souffrance sera redoublée par sa négation ? On aura fait cela pour leur bien. Impossible de se plaindre, d’en baver, de laisser s’écouler en direct l’émotion conséquence de ces instants bâclés.

Elle devra toujours prendre des chemins détournés.

Car la vie dans sa santé n’oublie jamais de dire, de montrer, de divulguer ce qui l’empoisonne et la tourmente. Jamais du fond de sa gorge ne s’éteignent les sons qui vagissent et racontent. J’ai eu mal, si mal, trop mal. J’ai du fermer ma voix mais mon cri a poursuivi la nuit et le silence en espérant t’atteindre un jour. J’ai replié mes voiles, j’ai éteint mes étoiles et capturé mes ailes. J’ai voulu qu’un autre entende. J’ai voulu qu’un autre. J’ai voulu. Puis je n’ai plus rien voulu. C’était fini de vouloir. Mais jamais ce ne sera fini de montrer l’escarre sur mes élans maltraités.

J’éprouve une admiration sans borne pour tous nos enfants du dedans, blessés et malheureux, silencieux et prostrés mais qui jamais, jamais, jamais, ne se sont tus.

Ils ont renoncé aux mots qui emmènent nos pensées vers les pensées et ont ouvert les gestes, les ressentis, les déviations émotionnelles.

Ils ont déployé les rêves récurrents, le plomb des angoisses, les dépressions, l’acide des colères.

Ces petits d’avant le verbe, du fond de leur finesse clament leur innocence et leur désir de joie. Ils ne renoncent jamais et peuvent traverser le long d’une vie en hurlant de leur corps ces basses obstinées qui scandent « ça ne va pas, je vous assure, croyez moi, ça ne va pas ».

Oui ça ne va pas, quelque chose n’a pas été et n’a pas été entendu et n’a pas été réparé. Quelque chose est resté vide de son sens et ça, la vie n’aime pas ça les choses vides de leur sens. La vie elle court après le sens des choses vides pour les remplir à nouveau.

Et ces cris silencieux sont les alarmes lancées par la vie qui voudrait bien que certains vides soient comblés pour que tout reprenne enfin.

Alors bien sûr nous cherchons à étouffer ou à éteindre ces cris qui nous harponnent et nous gênent. Nous voudrions nous en débarrasser en les faisant taire. Ce sera peine perdue bien sûr car la vie qui les missionne est bien plus forte que nos pauvres stratagèmes fussent ils de chimie ou d’artifice. On veut entraver son passage ? Qu’importe, elle trouvera un ailleurs où se glisser.

Celui qui enfin comprendra que ces mélopées sont des traces, celui qui les prendra comme telles et qui consentira à les suivre, pas à pas, nez au sol et coeur à l’ouvrage, celui qui n’aura pas peur de descendre avec elles au long des cheminées de nos gouffres figés, celui-ci remontera le temps et déploiera les larmes, il écoutera les histoires ravalées et surtout, il les croira.

C’est bon d’être entendu et compris. Mais c’est un miracle d’être cru. Et d’être cru à travers nous et nos voiles opaques. Un verrou saute, la glace se fend, le ciel s’ouvre. Le sens regagne l’espace qu’il avait quitté et s’y niche pour l’irriguer. L’élan encapsulé repart au grand galop.

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Muselée sur un marché

Publié le dimanche 24 mai 2020

Hier je suis allée faire mes courses sur un petit marché d’une petite ville.
Le marché, sur une place, était entouré de barrières.
Nous nous dirigeons vers l’entrée. Un panneau renforcé par un gardien nous enjoint de porter un masque, obligatoire pour entrer sur le marché.

Je crois qu’à cet instant, quelque chose de l’animal en moi a réagi.
Un endroit se cabre et voudrait rugir. Quoi ? Me museler ? Barricader mon souffle ?
Rejoindre cet espace à l’air libre où je vois tous ces animaux de Panurge quémander leur pitance à des vendeurs dont certains ne sont pas couverts ? Je ressens du mépris, de la haine, de la révolte.
Je voudrais faire comme je veux, ne pas être en cage, en laisse, en muselière.
Je me sens considérée comme un chien qui pourrait mordre et transmettre la rage. Mais peut-être est-ce nécessaire au fond que je porte le masque car oui, une part de moi est en rage et voudrait mordre, mais qui ?
Ou alors fuir loin de la cage et de l’enfermement dans la contrainte insoutenable.

Mais il faut bien manger.
Alors comme l’animal, je dois me soumettre, plier sous la badine et enfiler l’outil de rupture.
Comme ces bêtes dominées par la faim feignent la douceur pour que le maître les nourrisse et cesse de les battre.
Alors je capitule, je fais ma bonne élève, le vaillant petit cheval sauvage mais docile s’il veut sa ration. Tout en moi se dit que c’est une infamie, une privation de liberté, une ineptie. Mais je le fais, c’est la loi de cette commune, de ce marché.
Je me plie, la rage au coeur, le grondement dans la poitrine et les crocs de mes pensées prêts à mordre.
Je rejoins le troupeau que j’exècre, à mon tour j’en fais partie.
Une part de moi se sent humiliée et ridicule. Elle voudrait pleurer d’en être là à devoir souffrir une telle domination.

Je ne sais pas combien de temps va durer en moi ce mouvement instinctif du corps qui refuse qu’on domestique son élan naturel. Marcher à l’air libre, respirer à l’air libre, et ne pas être considérée comme dangereuse pour autrui au point de devoir m’enfermer et me tenir à distance.

Je n’ai pas de pouvoir sur la durée de cette loi sanitaire, mais j’en ai sur ma façon de l’appréhender.
Je sais que je peux choisir d’accepter le port de cet objet qui semble quand même protéger les plus fragiles, et que faisant ceci, personne ne m’accuse d’être toxique.
On me rappelle juste que je ne maîtrise pas tout, ni en moi, ni chez l’autre, et que parfois certains gestes permettent justement de ne pas avoir à tout contrôler.
Je freine au feu rouge, et je m’évite ainsi d’avoir à surveiller s’il vient des voitures de tous les côtés.
Je peux donc choisir librement un geste qui d’un côté m’entrave, mais de l’autre m’économise de l’énergie que je peux consacrer à faire ce que j’aime et qui me semble important : être reliée, rencontrer, aimer, partager, créer.

Je n’en suis pas encore là à l’heure où j’écris ces mots, mais je sais que c’est la voie qui m’aidera. D’ailleurs, je ressens cela dans mon baromètre intérieur. Il a bougé (un peu), pendant que j’écrivais, de l’animal qui se cabre, à la femme qui comprend qu’elle n’est pas ridicule ou mauvaise, qu’elle demeure à chaque instant libre en elle-même de penser, de sentir et d’aimer et qu’elle reste belle d’exister, quel que soit la loi à laquelle elle obéit.

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Accueillir l’émotion de l’autre et la prendre, ça n’est pas la même chose

Publié le vendredi 15 mai 2020

Il y a quelques jours je tenais dans mes bras notre fille qui pleurait beaucoup, prise qu’elle était dans une émotion forte de peur et de tristesse.

Notre autre fille arrive et contemplant cette scène, me demande : « Comment on fait dans ces cas-là ? »
Je lui réponds : « On écoute, on est là. »

J’ai pris conscience à ce moment là du chemin que j’avais parcouru. Il y a quelques mois, j’aurais essayé de trouver des solutions pour ma fille qui pleurait, j’aurais essayé de la sortir de sa détresse, de l’aider à relativiser pour ne pas qu’elle soit si mal.

Et là, je me sentais tranquille. Je la sentais dans sa souffrance mais c’était supportable pour moi ; j’accueillais ce qui se passait pour elle, mais j’étais confiante, je savais que ça allait passer, que bientôt elle serait dans une autre émotion, dans un autre moment de sa vie.
et que la seule chose à faire dans l’instant, c’était de l’aider à être là, dans ce qu’elle avait à vivre pour traverser cet épisode douloureux.

En racontant cette histoire à une amie, je lui dis que je suis heureuse, après tout ce travail sur moi, d’avoir assez d’espace maintenant en moi pour accueillir l’inconfort de l’autre.

Elle me répond que pour elle, c’est encore trop compliqué de prendre la douleur de ses enfants.

Je me suis alors dit qu’il y a une différence entre accueillir ce qui se passe pour l’autre et le prendre.

C’est comme si, en allant dîner chez des amis, ils ouvraient la porte et nous recevaient en disant : « Nous sommes ravis de vous prendre chez nous ! »
Je crois que je me sentirais bloquée, capturée, et plus du tout libre d’arriver puis repartir.

Finalement, accueillir ce qui se passe pour l’autre, c’est peut être la même chose : le laisser arriver, puis repartir. Ca n’est pas nous, ça n’est pas à nous. Ca ne nous appartient pas et donc nous n’avons peut-être même pas le droit de le prendre.

Mais effectivement, ça requiert de l’espace à l’intérieur, un espace suffisamment tranquille et qui n’a pas peur du bouleversement qui est en train de se dérouler chez l’autre. Un espace d’accueil temporaire pour une émotion qui l’est aussi, car c’est sa vocation.

Accueillir ce qui se passe pour l’autre, c’est lui ouvrir notre porte et lui dire « Bienvenue », le laisser pénétrer dans notre espace d’accueil intérieur, on pourrait dire la pièce de vie, la salle commune, sans pour autant lui donner accès aux pièces intimes. C’est aussi accepter que cette vie n’est pas la nôtre, et qu’elle se déroule ailleurs que dans la nôtre. Nous n’en percevons que l’écho. Cet écho nous touche et parfois nous aimerions l’atténuer, le réconforter. Mais le mieux que nous puissions faire je crois, c’est de prendre ce temps de l’accueillir, de lui offrir un espace et un temps en nous.

Puis un moment plus tard, rouvrir notre porte, le laisser ressortir, en confiance et en liberté et lui dire « Au revoir ».

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Le mot qui fait la différence

Publié le vendredi 8 mai 2020

Comment je passe du désir joyeux à l'obligation

Ce matin en me réveillant, je pensais aux ateliers de Journal que j’anime en ligne et à la joie des participants.

Et au lieu de ressentir de la joie moi-même, c’est une tension qui s’est installée.
Je la connais bien, c’est la tension de l’obligation. Cette pression au sternum qui s’accompagne d’injonctions internes telles que « Allez ! Tu dois le faire ! C’est important ! On compte sur toi ! » Ces injonctions qui transforment le désir joyeux et insouciant en mission humanitaire universelle et écrasante, je les connais bien.

J’ai compris d’un coup, que mon désir à l’origine pourrait se résumer en « Faire pour moi et pour l’autre », et que ça, c’est léger. Une idée jaillit en moi, je l’attrape au vol, elle me plaît, elle me goute, elle me chante. Elle me fait envie quand je la regarde. Je décide de la mettre en oeuvre, en forme, en partage.

Je crois même que quand je la lance vers les autres, c’est encore léger, mu par la puissance et la facilité que l’enthousiasme donne à tout projet.

C’est comme ça que ça a été pour les ateliers de Journal en ligne, facile, léger, puissant.
Et puis ça a marché, les gens ont aimé, en ont redemandé ; moi aussi, j’ai adoré, ça m’a portée, dynamisée, encouragée ; j’ai continué.

Mais je crois qu’une nouvelle énergie plus souterraine s’est alors installée et qui a transformé
le « faire pour moi et pour l’autre »
en « faire pour moi et pour que l’autre… »

je ne sais pas si vous saisissez la nuance, mais moi, je la saisis très bien, en tout cas, dans mon corps, ça change beaucoup de choses.

D’un coup d’un seul, ce qui était une énergie qui remplit l’univers d’une brise légère dans laquelle on a juste envie d’ouvrir les bras pour se laisser guider et entrainer, devient une machine à faire fonctionner avec une attente de rendement.

C’est comme si sur un torrent de montagne bondissant on avait installé une turbine qui doit produire tant de kw à l’heure, compteur à l’appui.
Comme si une partie de moi « entrepreneur d’industrie » s’emparait de ce qui n’était au départ qu’une intuition née dans un recoin de ma chaumière, pour en faire un produit de consommation avec objectif de rendement.

Et donc ça se transforme en « faire pour moi et pour que l’autre soit content, soit satisfait, ne se plaigne pas, revienne la semaine prochaine, en ait pour son argent, découvre de nouvelles choses, ne s’ennuie pas… »

J’ai été contente de prendre conscience de cela, et je me suis dit que j’avais envie de rester connectée à cette énergie du torrent et de la chaumière, cette énergie de la simplicité et de la spontanéité, qui ne cherche ni le rendement, ni le profit, mais la seule joie du partage de cette intuition qui nous traverse souvent et que l’on accueille parfois.

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Sortir du confinement et pénétrer le monde

Publié le lundi 6 avril 2020

Dans quelques semaines, nous sortirons de nos refuges, de nos réclusions, et nous entrerons dans le monde.
Comment y entrerons nous ?

Pour moi le monde est un être vivant, sensible et vulnérable.

Comment vais-je l’aborder ?

Vais-je lui faire la cour, m’approcher doucement, comme d’une personne qui m’attirerait mais qu’il ne faut pas brusquer, un être si précieux et pour qui j’aurais de la dévotion ? Je l’aurais vu de loin depuis longtemps, je l’aurais envisagé, dévisagé, admiré, désiré, et puis là, d’un coup, je pourrais m’en approcher, le toucher. Le monde m’intriguerait, me ferait peur peut-être, m’intimiderait. Je le regarderais d’en bas, comme un objet sacré à ne pas approcher. Je serais confuse, ne saurais que lui dire, me sentirait gauche et peut-être si désarmée que je reculerais pour me cacher de nouveau.

Vais-je le craindre et en avoir peur, comme d’un être dangereux à ne pas approcher ? Alors je l’éviterais, je le traverserais sans le regarder en face, sans me dresser face à lui qui me contemple, mais en baissant les yeux et en me faufilant pour ne pas me faire prendre dans le risque qu’il nous propose de vivre à ses côtés.

Vais-je lui sauter dessus, le brusquer, l’empoigner, le bousculer, mue par une violence contenue, par une trop longue impuissance à « en profiter » ? Depuis si longtemps privée d’en jouir, je le contraindrais à me donner ce qui me manque, j’y entrerais en force pour obtenir ce que je considérerais comme mon droit, mon du. Alors le monde serait un autre objet, à prendre, à posséder, à dominer.

Vais-je aller le rencontrer, en lui demandant comment il va, en lui proposant un temps d’apprivoisement, de connaissance mutuelle, de re-connaissance ? Lui demander comment il se porte, prendre le temps de lui partager mon état, mon  cheminement depuis tout ce temps sans se voir vraiment. En confiance, lui prendre la main, sentir son pouls vibrer, son âme de printemps couler dans nos veines communes. Le regarder dans ses prunelles puissantes et vulnérables, et m’y voir en reflet. Entrer dans le monde, le pénétrer comme une femme qui s’ouvre et qui frémit d’être aimée pour ce qu’elle est et qui s’offre toute. Y entrer pour l’honorer, lui montrer notre estime, lui offrir notre amour et notre gratitude d’avoir été choisi pour être son amant ; ce monde qui dans le même temps s’écarte pour nous laisser passer et nous pénètre à son tour de sa force et de sa générosité. Pour qu’ensemble nous soyons joyeux et féconds.

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La grâce d'un merci

Publié le dimanche 5 avril 2020

Dire merci, c'est ouvrir un espace de reconnaissance et d'estime

Ce matin, en ramassant mon linge à laver dans ma chambre, j’ai aussi pris celui d’Olivier.
Il m’arrive de le faire, et d’autres fois non, agacée par un « quand même, il pourrait le faire… ». Puéril certes, mais j’ai parfois du mal à passer au-dessus de ce mouvement rageur qui, je le sais, s’ancre dans ma part Seule-au-monde-sans-personne-sur-qui-compter. Ce mouvement rageur qui a les pieds pris dans le désespoir de l’abandon.

Bref, ce matin, j’ai aussi pris le linge d’Olivier pour le mettre au sale.
Je me suis alors dit que ça serait super s’il le remarquait et qu’il me remerciait pour ce geste.

« Oh !, a rétorqué en moi-même mon procureur-confesseur-inquisiteur, ça n’est pas charitable de faire un acte dévoué et d’en attendre un remerciement ! Tu devrais pouvoir faire tout cela et ne rien en attendre, comme ces personnes qui donnent en silence et sans qu’on le sache. Tu es bien orgueilleuse… » Bref, toutes ces choses sympas que l’on se réserve pour notre consommation personnelle et que l’on n’oserait jamais dire à personne d’autre.

Bon quand même, en arrivant dans la cuisine, je m’assois à la table du petit déjeuner, et je choisis de le lui dire.

Parfois, ça me fait ça : j’ai une phrase dans la tête, et je sais que les minutes qui vont suivre ne seront pas les mêmes selon que je vais dire cette phrase ou pas. C’est un sentiment de puissance et de responsabilité incroyable : si je le dis, il va se passer tout autre chose que si je ne le dis pas. Et ça ne dépend que de moi.

Bref, je lui dis que j’ai ramassé son linge et que c’est un peu compliqué pour moi quand je le ramasse et qu’il ne semble pas le remarquer, ni l’apprécier.

Il sourit, et me dit qu’effectivement, quand parfois il constate que son linge n’est plus là, il se dit qu’il a peut-être oublié qu’il l’avait mis au sale le matin.
Et que du coup, il prend conscience que c’est moi qui l’ai fait, et qu’il m’en remercie. Je me suis sentie heureuse d’avoir fait cela pour lui et qu’il l’ait apprécié. Nous nous sommes souri. C’était un doux moment.

Alors j’ai pris conscience de quelque chose de très important : c’est que le fait de dire merci est plus qu’un signe de reconnaissance et de gratitude pour un service rendu ; le fait de dire merci ouvre un espace de joie partagée autour de cette action.
Je l’ai fait, il l’a vu, il l’a apprécié car il s’est senti reconnu, il me le dit, je l’entends, je me sens reconnue à mon tour. C’est une synergie de reconnaissance de l’existence de chacun, qui renforce l’estime de soi et le plaisir de vivre.
En sollicitant ce « merci », c’était cet espace de joie commune et de plaisir de partager la vie que j’espérais. Et c’est cela qui est advenu, du simple fait d’avoir osé dire cette phrase qui a changé le cours des choses, et qu’elle ait été accueillie.

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Qu'est-ce que j'évite grâce à ma culpabilité ?

Publié le samedi 11 janvier 2020

Me sentir coupable, n'est-ce pas éviter de voir la puissance de l'autre ?

Il y a quelques jours, un gros rhume m’a mise à plat.
J’étais là, dans la cuisine, assise sur ma chaise, avec juste assez d’énergie pour boire mon thé et parler à Olivier.
Et lui, qui allait bien, s’est mis à vider le lave-vaisselle, ou à préparer le repas, je ne sais plus. Ce qui est sûr, c’est que je me suis immédiatement sentie coupable. Coupable d’être assise à ne rien faire pendant qu’il s’activait. Coupable de ne pas lui offrir un temps de repos. Coupable de ne pas faire ce que mon devoir de mère m’appelait à faire. Bref, coupable.

J’avais déjà compris il y a longtemps, combien cette culpabilité cachait d’illusion de toute-puissance.
C’était un jour où j’étais en train de me lamenter que c’était certainement à cause de moi si l’un de mes enfants rencontrait telle difficulté à l’école, et si l’autre traversait un moment douloureux de sa vie. C’était de ma faute, je leur avais transmis mes limites, mes défauts, mes failles. C’était à cause de moi, si ils allaient rencontrer des épreuves ou des échecs.
Et alors que j’étais en train de soliloquer ainsi, Olivier a eu cette répartie : « Ca va les chevilles ? ». Ca m’a stoppée net. Par cette phrase il mettait à jour toute ma grandiloquence, celle par laquelle je m’imaginais capable de tout apporter à mes enfants, d’être la seule à être responsable de leur vie, de leur réussite, et bien sûr et surtout, de leur échec. M’accuser de leur souffrance, c’était au fond me considérer comme capable de leur éviter tout drame et donc comme coupable à chaque fois que cette capacité ferait défaut.

Autant dire que cela m’a calmée… un peu.

Et là, il y a quelques jours, lorsque j’ai exprimé à Olivier mon sentiment de culpabilité de ne pas participer aux tâches avec lui, il m’a répondu qu’il pouvait tout à fait le faire seul.
J’ai soudain compris que oui, bien sûr, il peut, il sait le faire seul. Il n’avait pas besoin de moi à cet endroit là.
J’ai compris qu'il ne me restait qu'à lui faire confiance. Que lui faire confiance serait plus doux pour chacun de nous. Et surtout que ressentir cette culpabilité m’évitait de voir, de sentir combien l’autre peut être puissant, y compris sans moi. Combien l’autre peut réussir, faire sa vie, expérimenter… sans qu’il soit nécessaire que j’intervienne.
Et même, je peux, comme c’était le cas à ce moment-là, profiter de cette puissance, prendre appui dessus, lui faire confiance.

J’ai trouvé cela bon. Un nouveau goût pour ma vie. Un goût de laisser faire, une saveur de lâcher prise.

 

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La joie d'être triste

Publié le lundi 9 septembre 2019

Parfois, la tristesse révèle la joie

Cet été, je suis partie deux semaines en vacances dans un gîte.
La première semaine s’est déroulée en compagnie de mon mari Olivier et de 4 jeunes âgés de 15 à 24 ans.
Nous avons profité de ce moment avec eux, calant les activités selon leurs goûts, leurs choix, leur rythme. C’était bon d’entendre vibrer la maison de leurs musiques, de leurs conversations, de leurs mouvements, de leurs rires. Je les ai contemplés, je me suis gorgée de cette énergie et de cette beauté qui s’ignore et qui rayonne, de cette vie qui jaillit.

A la fin de cette première semaine, ils devaient repartir. Nous le savions, c’était organisé ainsi. Chacun avait des choses à faire avant la rentrée. L’aîné a ramené les 3 autres dans sa voiture. Ils étaient ravis de ce périple entre eux.
De notre côté, avec Olivier, nous nous réjouissions à l’avance de ce temps à deux offert au milieu de l’été.
Au cours des 25 années qui viennent de s’écouler, nous avons rarement pu goûter ainsi à plusieurs jours en tête à tête. Une aubaine !

Le samedi matin, les jeunes ont fait leur bagages, nous nous sommes dit au revoir, et combien nous avions aimé ce temps partagé. Ils sont montés dans la voiture, et ils sont partis.
Avec Olivier, nous les avons salués jusqu’à ce qu’ils tournent au coin de la rue du village où nous logions.

Ils ont disparu. Alors, une bulle de chagrin a éclaté en moi et j’ai fondu en larmes dans les bras d’Olivier.
Quelque chose dans mon coeur ou mon ventre se sentait arraché, dépouillé.
Une main invisible m’avait ôté un sens, un morceau essentiel.
Je venais de vivre un temps béni, et tout s’arrêtait là. C’était dur, vraiment.
J’étais triste, un coin de moi vide et en manque, et je pleurais.

Et dans le même instant, tissés dans le voile du chagrin, j’ai senti en moi des fils de joie très intense.

Joie d’avoir vécu cette semaine d’abord.
Mais surtout, je me sentais joyeuse d’être triste.
Chanceuse en fait.

Quelle chance me disais-je, quelle chance que cette tristesse ! Elle est le signe de l’attachement profond qui me lie à ces enfants que j’aime. Le signe du lien qui court entre eux et moi, la marque de l’amour qui coule entre nous.
Cette tristesse intense bourdonne de cette joie d’aimer et d’être aimée.

A un moment, je me suis dit « Cette tristesse, c’est le prix à payer pour la joie ».
Et puis non en fait. Mes enfants appellent ça « une disquette » : une phrase toute faite que l’on dit sans réfléchir.
J’ai trouvé ça absurde qu’on doive payer pour la joie. Je crois que l’amour n’a pas de prix. Ce chagrin n’était donc pas un prix que je payais pour l’amour ou le bonheur vécu. Non.
Ce chagrin, c’était l’amour même, sous une autre forme. C’était du bonheur aussi. Le bonheur d’accéder enfin dans ma vie à ce sentiment d’attachement qui fait que le lien demeure intact alors même que la personne n’est plus là.

Avant d’être en capacité d’attachement sécure, dans les situations de séparation, soit je sentais de la détresse, soit je ne sentais rien, pour me protéger.
Alors quelle joie, oui, de sentir enfin cette tristesse douce et tendre qui me parle en profondeur de l’amour tranquille que j’éprouve pour ceux qui me sont chers. Elle témoigne de leur présence vivante en moi, dans le lien que j’entretiens avec eux. Cette tristesse révèle la joie.

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La raison mystère

Publié le jeudi 4 octobre 2018

ou le droit de ne pas tout connaître de moi

Depuis un mois, je travaille comme vendeuse dans une boulangerie bio, deux après-midi par semaine.

En y pensant, je vois bien que j’ai décidé de m’engager dans cette aventure pour plusieurs raisons.

Une raison « curiosité » : c’est en général la partie curieuse qui me fait dire « oui » aux propositions. Et là, les stimulations ne manquaient pas : qu’est ce que ça fait de vendre du pain ? Comment on le fabrique ? Qui vient l’acheter ? C’est quoi le levain ? Comment ça marche ?

Une raison « valeur » : une boulangerie, c’est du pain, et pour moi le pain, c’est une base, un retour à une source, un fondamental, un essentiel. Et le bio, c’est l’essentiel dans le fondamental. C’est la base que l’on hisse vers le haut. Quitte à m’engager dans une aventure de ce type, je voulais que ce soit en lien avec un boulanger qui partage ces convictions.

Une raison « jeu » : mon enfant intérieure, en plus de s’extasier devant toutes ces nouveautés, jubile de jouer à la marchande « pour de vrai » !

Une raison « ouverture » : cet emploi élargit mon monde interne. Il m’oblige à changer de posture (je suis employée et plus en libéral), de lieu de travail (une boutique dans un village et pas un cabinet en ville), de relationnel (j’accueille des clients qui viennent chercher du pain et pas des patients qui viennent chercher mon aide), de mode d’action (je suis debout plusieurs heures d’affilée, je pèse et prépare de la farine, des graines, je nourris le levain et je le regarde gonfler, je touche du pain, je le vends, je le confie).

Une raison « tâche inachevée » : juste après mon bac, j’avais souhaité prendre une année de césure pour découvrir le monde, différentes professions, m’engager comme bénévole… Et en dernière minute, ma mère ayant peur de cette vacance, m’avait demandé de m’inscrire en fac, ce que je fis.

Mais quelque chose était resté en suspens. Ce quelque chose est un espace-temps d’exploration, de « touche-à-tout », de découverte sans engagement définitif. Un temps pour goûter, tester, palper afin de pouvoir décider, non seulement avec sa tête, mais avec tout le corps impliqué dans une action.

Et bien sûr, la raison « mystère » : celle qui maintient ouvertes toutes les autres possibilités, toutes les raisons que je n’ai pas vues et qui existent quand même, toutes celles que je ne suis pas prête à voir, ou que je n’ose pas voir, les bonnes, les mauvaises.

La raison mystère évoque et préserve ma terra incognita, elle lui donne toute sa place sans la déflorer.

Elle lui laisse le droit d’être et d’agir sans la forcer à se dévoiler.

Une part de moi reste mystérieuse pour moi, et même si je me connais mieux chaque jour, sans doute restera-t-elle toujours irréductiblement indécelable et réfractaire à l’exploration.

Je sens qu’elle est essentielle à mon équilibre. Elle fait le contrepoids et s’impose face à ma tentation de tout contrôler, de tout savoir. Elle me rappelle que je ne serai jamais toute puissante sur moi-même et qu’une part de ma vie se déroule sans que j’y aie accès. Comme si elle avait sa propre chambre dans ma maison intérieure et qu’elle avait accroché sur la porte un écriteau « ne pas déranger - vie privée/vie sacrée ».

Et finalement, ça n’est pas si mal, d’oser croire que je ne maîtrise pas tout de ce qui se passe en moi, que la vie se charge d’une part du travail, à ma place. Et que je peux lui faire confiance.

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Les mots miroirs

Publié le vendredi 15 juin 2018

Merci à Henri Bauchau et à tous ceux dans les mots de qui je me suis reconnue

Il m'arrive parfois de trouver au détour de certains livres, de certains textes, la mise en mots de mes vies intérieures. Chacun nos vies intérieures, chacun nos textes. Mais pour moi, à chaque fois, ce sentiment aigü de soulagement et de gratitude en découvrant ces mots qui semblent me dire "je t'ai comprise" ou "tu n'es pas seule". Oui, quel soulagement !

Parmi ces auteurs, il en est un, Henri Bauchau, qui réussit la prouesse à mes yeux de dire dans le fond et la forme, le chaos, l'informe justement, qui gît au profond du dedans.

Dans l'Enfant Bleu, il pose ensemble des mots simples. Mais ils les pose bizarrement, d'une façon inattendue pour le mental et la logique. Si son écriture déroute ma pensée, elle ravit mon intuition, mes émotions qui lisent là l'expression de leur étrangeté apparente.

Alors, en lisant l'Enfant Bleu, je franchis avec reconnaissance ce passage de mots qu'Henri Bauchau a débroussaillé pour nous et dans lequel je sens cette part de moi exister pleine et entière. Car ce qui dit le mieux ce qui demeure au fond, ce sont justement des mots simples, articulés de façon informelle. Ca fait comme un poème, langue maternelle de ma part "infans", celle qui ne parle pas encore, et qui pourtant déchiffre ces mots sans effort.

Et sans effort, les mots montent à mon cerveau. Mais celui-ci ne sait qu'en faire. Alors ils redescendent irriguer tout le corps qui s'en trouve ondoyé. Et comme l'ondoiement sauverait l'enfant des limbes, cet ondoiement de mots sauve le corps et l'âme qui y réside, de l'abîme de se sentir incompris et ignoré.

En attendant qu'un jour peut-être, j'ose à mon tour écrire pour dire ce qui existe en moi et que dans ce chemin d'autres puissent à leur tour s'engouffrer avec gratitude...

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Qui me connait le mieux ?

Publié le mardi 5 juin 2018

Entre ce que les autres voient de moi, et ce que je perçois, où me situer ?

Depuis plusieurs années, je suis parfois envahie de vertige lorsque je mesure cet écart entre ce que les gens perçoivent de moi, ce qu'ils en disent, et ce que je me sens être à l'intérieur.

C'est parfois au point que je me demande qui je suis réellement, surtout lorsque plusieurs personnes relatent le même vécu à mon sujet, alors que ce vécu m'est étranger.

L'un des exemples qui a marqué ma jeunesse était le fait que nombreuses personnes disaient admirer voire envier que je sois si sûre de moi, en particulier à l'oral en classe. Alors que dans le même temps, j'avais une conscience douloureuse de mon stress, de mon coeur qui battait la chamade, de mes mains et de mon dos mouillés de sueur et de mon esprit qui doutait de ce que j'étais en train de dire. Et pourtant, ce que chacun me renvoyait, c'était cette impression d'assurance tranquille et d'assertivité. Comment était-ce possible ?

Cette expérience se répétant fréquemment, j'ai fini par en faire une force, et j'ai décidé de ne plus tenir compte de mes mouvements intérieurs, puisque personne ne semblait les percevoir. Sachant qu'un camouflage invisible occulte mes turbulences internes, je peux m'exprimer à l'oral "incognito" et j'ai encore parfois la sensation de jouer à la "femme invisible", lorsque lors d'une conférence, je ressens les manifestations somatiques du stress dont je sais que personne n'aura conscience.

Un autre exemple qui est plus compliqué à gérer pour moi réside dans la projection que font certaines personnes au sujet d'une compétence que je ne me reconnais pas.

On m'a ainsi à plusieurs reprises imaginée à la tête de centres de formation, d'associations, de groupes. Et tout en étant flattée par ces visions, une autre partie de moi tentait vainement d'expliquer à ces personnes qu'il n'en était rien et que cette perspective m'était étrangère.

Dans ces occasions où, alors que je lui exprimais mon sentiment d'incompétence, mon interlocuteur maintenait sa position, arguant que je me trompais, et que lui savait bien que j'en étais capable, je me sentais alors envahie d'une question vertigineuse "Qui me connait le mieux, moi, ou l'autre ?"

Est-ce que cette personne a raison ? Et que j'ignore alors une partie de moi que seuls les autres peuvent percevoir ? Devrais-je alors me lancer dans ce projet de direction même si je ne perçois en moi aucune compétence et surtout pas l'énergie suffisante pour accomplir cette mission ? Est-il possible qu'existe en moi une partie qui ne soit révélée qu'aux autres et pas à moi ? Et si les gens parlent à cette partie et pas à celle que je ressens au fond, quelle solitude alors pour cette part invisible, que personne ne semble connaître !

Ou alors...

je serais simplement un écran où les autres projetteraient ce qu'ils désirent que je sois, un masque blanc sur lequel chacun viendrait peindre ce qui les arrange pour que je fasse partie de la scène de leur théâtre intime. Et alors, nous aurions chacun un masque sur lequel l'autre visionnerait les traits de ses attentes, de ses croyances, d'un personnage de son scénario.

Bien sûr, je crois que mon masque a une forme qui se prête bien à la projection d'une personne sûre d'elle et responsable. C'est la forme que j'ai du lui donner dans mes apprentissages d'enfant. Une forme "leader", "responsable", "autonome"... Mais cette forme globale recèle des creux, des bosses, des aspérités, des fragilités invisibles à l'oeil nu. Seulement moi, porteuse de ce masque depuis tant d'années et surtout après tant de cheminement en moi-même, je connais ces aspérités, ces fragilités, ces failles. Peut-être à un moment aurais-je aimé n'être que cette pseudo personne sûre d'elle et invincible, mais ça n'est pas le cas. Et c'est tant mieux, car je vois bien maintenant que c'est du fond de mes failles qu'émerge ma lumière.

Et je sais que si je refuse de laisser la peinture recouvrir ce masque, alors la lumière pourra passer par ces enfractuosités et que, dussé-je perdre quelques honneurs et projections gratifiantes, je ressemblerai davantage à ce que je me sens être au dedans de moi.

Je ne souhaite pas quitter ce masque, il est aussi la trace de mes expériences de vie, mais je veux aussi mettre en lumières ses zones plus fines, plus vulnérables, afin qu'elles soient aussi prises en compte dans ce que je suis, d'abord par moi-même, et aussi par les autres.

Alors, je ne sais pas qui me connaît le mieux. Sans doute les autres, par leurs projections, m'aident-ils à connaître ces traits que j'ai appris à montrer pour rester en lien. C'est une part importante de ce que je suis, mais ça n'est pas la seule. Il y a aussi la part cachée, celle que j'ai du mettre de côté pour la protéger. Cette part précieuse, fragile et essentielle, à moi de faire en sorte qu'elle se voie. A moi d'oser la montrer même si (surtout si) elle vient nuancer les traits grossiers du masque à travers lequel je me suis montrée jusqu'à présent.

Et enfin, à moi, à nous d'accepter cette part irréductible de nous-mêmes que personne ne peut vraiment connaître, même pas nous peut-être, et qui restera sans doute indéfiniment seule.

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