CARNET DE BORD

Immobile, à ma place

Publié le vendredi 1 février 2019

Parfois, agir bien, c'est s'abstenir de faire

Je suis assise dans un train, arrêté depuis une dizaine de minutes en pleine voie.

Il est 18h, c’est l’hiver, il fait nuit.

Le contrôleur nous informe : suite à un accident de personnes, le train est immobilisé pour une durée indéterminée.
Je me renseigne, et apprends que « accident de personne » signifie que quelqu’un a été percuté par notre train.

Effectivement, après un moment, je vois arriver sur ma gauche des véhicules dont les gyrophares bleus font clignoter la nuit.
Ils s’arrêtent vers l’avant du train, je suis vers le milieu.
Des policiers passent le long du convoi, éclairant de leurs torches sous les wagons.

Nous resterons deux heures, immobiles.

Dehors, du mouvement, des personnes, des professionnels de l’urgence et du soin.
Dedans, 110 passagers. Nous avions été comptés au cas où il serait nécessaire de nous évacuer en car.
110 passagers calmes, silencieux, tranquilles. J’ai été frappée par ce silence, cette sensation de tranquillité. Comme si nous nous comportions pour ne pas en rajouter à ce qui se passait là-bas.
Chacun poursuivant ce qu’il était en train de faire avant l’arrêt : écouter de la musique, parler, lire, travailler sur son ordinateur.

J’ai sorti mon Journal et j’ai préparé un atelier à venir, j’ai dessiné, j’ai écrit.
Et dans le même instant, j’étais consciente qu’à quelques centimètres de nous se déroulait une scène que j’imaginais insoutenable.
Je me suis dit que si je franchissais les portes, je pouvais basculer dans l’horreur brutale d’une vie massacrée.

Mais je n’avais rien à faire là-bas, et je n’avais pas à être coupable de ne pas y être.
Rester à ma place était ce que j’avais de mieux à faire.
Je n’étais pas pleutre, mauviette, sans coeur, sans courage en n’allant pas sur les lieux de la souffrance. J’étais à ma place dans ce lieu protégé et le mieux que j’avais à faire était d’y demeurer.

Le contrôleur remplissait sa mission d’interface, les secours faisaient en sorte que la vie et le train reprennent leur cours, et nous, passagers, restions calmes et tranquilles à nos places, au chaud, en sécurité.
Chacun a agi dans sa limite, dans ce qu’il avait à faire à ce moment précis, du mieux qu’il pouvait.

Il me semble qu’avoir conscience de notre limite, de notre potentiel, et de la nécessité de les mettre en oeuvre ou pas à ce moment précis, peuvent nous aider à trouver la bonne posture pour agir. Et agir, peut parfois être un mouvement, et parfois, une abstention, qui laissera la place au mouvement d’autrui, pour le bien de tous.

 

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La raison mystère

Publié le jeudi 4 octobre 2018

ou le droit de ne pas tout connaître de moi

Depuis un mois, je travaille comme vendeuse dans une boulangerie bio, deux après-midi par semaine.

En y pensant, je vois bien que j’ai décidé de m’engager dans cette aventure pour plusieurs raisons.

 

Une raison « curiosité » : c’est en général la partie curieuse qui me fait dire « oui » aux propositions. Et là, les stimulations ne manquaient pas : qu’est ce que ça fait de vendre du pain ? Comment on le fabrique ? Qui vient l’acheter ? C’est quoi le levain ? Comment ça marche ?

 

Une raison « valeur » : une boulangerie, c’est du pain, et pour moi le pain, c’est une base, un retour à une source, un fondamental, un essentiel. Et le bio, c’est l’essentiel dans le fondamental. C’est la base que l’on hisse vers le haut. Quitte à m’engager dans une aventure de ce type, je voulais que ce soit en lien avec un boulanger qui partage ces convictions.

 

Une raison « jeu » : mon enfant intérieure, en plus de s’extasier devant toutes ces nouveautés, jubile de jouer à la marchande « pour de vrai » !

 

Une raison « ouverture » : cet emploi élargit mon monde interne. Il m’oblige à changer de posture (je suis employée et plus en libéral), de lieu de travail (une boutique dans un village et pas un cabinet en ville), de relationnel (j’accueille des clients qui viennent chercher du pain et pas des patients qui viennent chercher mon aide), de mode d’action (je suis debout plusieurs heures d’affilée, je pèse et prépare de la farine, des graines, je nourris le levain et je le regarde gonfler, je touche du pain, je le vends, je le confie).

 

Une raison « tâche inachevée » : juste après mon bac, j’avais souhaité prendre une année de césure pour découvrir le monde, différentes professions, m’engager comme bénévole… Et en dernière minute, ma mère ayant peur de cette vacance, m’avait demandé de m’inscrire en fac, ce que je fis.

Mais quelque chose était resté en suspens. Ce quelque chose est un espace-temps d’exploration, de « touche-à-tout », de découverte sans engagement définitif. Un temps pour goûter, tester, palper afin de pouvoir décider, non seulement avec sa tête, mais avec tout le corps impliqué dans une action.

 

Et bien sûr, la raison « mystère » : celle qui maintient ouvertes toutes les autres possibilités, toutes les raisons que je n’ai pas vues et qui existent quand même, toutes celles que je ne suis pas prête à voir, ou que je n’ose pas voir, les bonnes, les mauvaises.

La raison mystère évoque et préserve ma terra incognita, elle lui donne toute sa place sans la déflorer.

Elle lui laisse le droit d’être et d’agir sans la forcer à se dévoiler.

Une part de moi reste mystérieuse pour moi, et même si je me connais mieux chaque jour, sans doute restera-t-elle toujours irréductiblement indécelable et réfractaire à l’exploration.

Je sens qu’elle est essentielle à mon équilibre. Elle fait le contrepoids et s’impose face à ma tentation de tout contrôler, de tout savoir. Elle me rappelle que je ne serai jamais toute puissante sur moi-même et qu’une part de ma vie se déroule sans que j’y aie accès. Comme si elle avait sa propre chambre dans ma maison intérieure et qu’elle avait accroché sur la porte un écriteau « ne pas déranger - vie privée/vie sacrée ».

 

Et finalement, ça n’est pas si mal, d’oser croire que je ne maîtrise pas tout de ce qui se passe en moi, que la vie se charge d’une part du travail, à ma place. Et que je peux lui faire confiance.

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Coup de pied aux fesses ou main sur l'épaule ?

Publié le jeudi 12 juillet 2018

Comment fais-je pour m'encourager à agir ?

Lorsqu’enfin je me suis effondrée il y a quelques mois, j’ai pris conscience que mon principal processus de stimulation et de motivation à agir était essentiellement composé de l’invective verbale interne et du coup de pied aux fesses mental.

Les invectives étaient du style : « Allez ! », « Tu te lèves ! » ou « C’est comme ça, tu y vas ! », le tout sur un ton sans empathie, court et sonore. Il n’y avait pas d’espace entre ces mots et moi pour glisser mes émotions, ma fragilité, ma vie, en somme. Associées au coup de pied aux fesses interne, l’objectif était vite atteint. Je me levais de mon désarroi, je décollais de mon repli, je me propulsais hors de mon angoisse.

C’est une recette efficace et qui a très bien fonctionné et de toutes manières, c’était la seule que je connaissais. Dans les moments de perte d’énergie, je m’injectais quelques doses de ce traitement de cheval et je repartais dans l’action, l’engagement, la manifestation de ma fiabilité et de mon indéfectible responsabilité.

Mais comme tout traitement lourd, celui-ci a aussi ses effets secondaires. Usure du patient, fatigue, moindre effet à dose égale. Et puis on ne laisse pas impunément ses mouvements émotionnels derrière soi sans qu’ils nous rattrapent et nous supplient à nouveau de ne pas les abandonner. A vouloir fuir les ébullitions brûlantes de mon âme, je laissais de côté une part essentielle, ma part sensible, vibrante, vivante. En m’invectivant pour m’arracher à ces tourbillons douloureux, je maltraitais aussi cette enfant dont le seul langage était celui du corps et de son mouvement libre et spontané.

De tout ça, j’ai donc pris conscience, et j’ai décidé (ou plutôt la décision s’est imposée à moi, tant j’étais devenue allergique au traitement), de ne plus m’asséner cette pharmacopée.

Bien sûr, mon Diafoirus interne a aussitôt réagi en prédisant que j’allais devenir paresseuse et bonne à rien.

J’ai tenu bon, et ai commencé à écouter de plus près cette partie démunie. En fait, elle ne dit qu’une seule chose, en basse continue : « J’ai des limites, prends-les en compte. J’ai des peurs, écoute-moi les dire. J’ai des découragements, entends-les. J’ai des doutes, ne les crains pas, ils sont le signe de mon intelligence. »

Alors c’est ce que j’ai fait.

Et depuis un peu plus d’un an que je fonctionne ainsi, j’ai découvert que je ne suis pas paresseuse et encore moins bonne à rien.
J’ai des désirs et des peurs, des élans et des freins, des mouvements parfois contradictoires. Mais si je prends le temps d’écouter ces subtilités, si je ralentis pour prêter l’oreille à ce qui se dit, en lui accordant de la valeur, mon action s’enrichit de ce que je comprends.

Et la grande révélation, c’est qu’il y a beaucoup de moments où ça n’est pas nécessaire de me violenter pour agir. En fait, je crois qu’il n’y en a aucun (mais bon, il faudra encore que je teste cette affirmation).

Lorsque j’ai le choix, je fais celui qui me convient le mieux.
Et lorsque je ne l’ai pas, alors pas besoin de me faire du mal. J’ai constaté qu’alors il me suffit de poser une main sur mon épaule interne et d’avancer. J’allais presque dire que « cela se fait », que « ça se passe comme ça ». Même si ce qui est à faire est difficile, je le fais, j’avance avec moi même, en prenant en compte ce qui se passe au-dedans.

Et alors je peux me dire des mots tels que « On y va ! Ca va le faire ! Oui, c’est dur, mais tu vois, pour le moment si on veut arriver à ce but, c’est le seul chemin. Alors on va le faire ensemble et ensuite il y aura un nouveau moment. »

En fait, je ne me laisse plus seule, coupée de moi-même, pour faire le trajet. Je m’entends, je me rejoins, je m’écoute et je m’épaule.

Et franchement, je préfère ça aux coups de pieds aux fesses !

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Les mots miroirs

Publié le vendredi 15 juin 2018

Merci à Henri Bauchau et à tous ceux dans les mots de qui je me suis reconnue

Il m'arrive parfois de trouver au détour de certains livres, de certains textes,  la mise en mots de mes vies intérieures. Chacun nos vies intérieures, chacun nos textes. Mais pour moi, à chaque fois, ce sentiment aigü de soulagement et de gratitude en découvrant ces mots qui semblent me dire "je t'ai comprise" ou "tu n'es pas seule". Oui, quel soulagement !

Parmi ces auteurs, il en est un, Henri Bauchau, qui réussit la prouesse à mes yeux de dire dans le fond et la forme, le chaos, l'informe justement, qui gît au profond du dedans.

Dans l'Enfant Bleu, il pose ensemble des mots simples. Mais ils les pose bizarrement, d'une façon inattendue pour le mental et la logique. Si son écriture déroute ma pensée, elle ravit mon intuition, mes émotions qui lisent là l'expression de leur étrangeté apparente.

Alors, en lisant l'Enfant Bleu, je franchis avec reconnaissance ce passage de mots qu'Henri Bauchau a débroussaillé pour nous et dans lequel je sens cette part de moi exister pleine et entière. Car ce qui dit le mieux ce qui demeure au fond, ce sont justement des mots simples, articulés de façon informelle. Ca fait comme un poème, langue maternelle de ma part "infans", celle qui ne parle pas encore, et qui pourtant déchiffre ces mots sans effort.

Et sans effort, les mots montent à mon cerveau. Mais celui-ci ne sait qu'en faire. Alors ils redescendent irriguer tout le corps qui s'en trouve ondoyé. Et comme l'ondoiement sauverait l'enfant des limbes, cet ondoiement de mots sauve le corps et l'âme qui y réside, de l'abîme de se sentir incompris et ignoré. 

En attendant qu'un jour peut-être, j'ose à mon tour écrire pour dire ce qui existe en moi et que dans ce chemin d'autres puissent à leur tour s'engouffrer avec gratitude...

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Qui me connait le mieux ?

Publié le mardi 5 juin 2018

Entre ce que les autres voient de moi, et ce que je perçois, où me situer ?

Depuis plusieurs années, je suis parfois envahie de vertige lorsque je mesure cet écart entre ce que les gens perçoivent de moi, ce qu'ils en disent, et ce que je me sens être à l'intérieur.

C'est parfois au point que je me demande qui je suis réellement, surtout lorsque plusieurs personnes relatent le même vécu à mon sujet, alors que ce vécu m'est étranger.

L'un des exemples qui a marqué ma jeunesse était le fait que nombreuses personnes disaient admirer voire envier que je sois si sûre de moi, en particulier à l'oral en classe. Alors que dans le même temps, j'avais une conscience douloureuse de mon stress, de mon coeur qui battait la chamade, de mes mains et de mon dos mouillés de sueur et de mon esprit qui doutait de ce que j'étais en train de dire. Et pourtant, ce que chacun me renvoyait, c'était cette impression d'assurance tranquille et d'assertivité. Comment était-ce possible ?

Cette expérience se répétant fréquemment, j'ai fini par en faire une force, et j'ai décidé de ne plus tenir compte de mes mouvements intérieurs, puisque personne ne semblait les percevoir. Sachant qu'un camouflage invisible occulte mes turbulences internes, je peux m'exprimer à l'oral "incognito" et j'ai encore parfois la sensation de jouer à la "femme invisible", lorsque lors d'une conférence, je ressens les manifestations somatiques du stress dont je sais que personne n'aura conscience.

Un autre exemple qui est plus compliqué à gérer pour moi réside dans la projection que font certaines personnes au sujet d'une compétence que je ne me reconnais pas.

On m'a ainsi à plusieurs reprises imaginée à la tête de centres de formation, d'associations, de groupes. Et tout en étant flattée par ces visions, une autre partie de moi tentait vainement d'expliquer à ces personnes qu'il n'en était rien et que cette perspective m'était étrangère.

Dans ces occasions où, alors que je lui exprimais mon sentiment d'incompétence, mon interlocuteur maintenait sa position, arguant que je me trompais, et que lui savait bien que j'en étais capable, je me sentais alors envahie d'une question vertigineuse "Qui me connait le mieux, moi, ou l'autre ?" 

Est-ce que cette personne a raison ? Et que j'ignore alors une partie de moi que seuls les autres peuvent percevoir ? Devrais-je alors me lancer dans ce projet de direction même si je ne perçois en moi aucune compétence et surtout pas l'énergie suffisante pour accomplir cette mission ? Est-il possible qu'existe en moi une partie qui ne soit révélée qu'aux autres et pas à moi ? Et si les gens parlent à cette partie et pas à celle que je ressens au fond, quelle solitude alors pour cette part invisible, que personne ne semble connaître !

Ou alors...

je serais simplement un écran où les autres projetteraient ce qu'ils désirent que je sois, un masque blanc sur lequel chacun viendrait peindre ce qui les arrange pour que je fasse partie de la scène de leur théâtre intime. Et alors, nous aurions chacun un masque sur lequel l'autre visionnerait les traits de ses attentes, de ses croyances, d'un personnage de son scénario.

Bien sûr, je crois que mon masque a une forme qui se prête bien à la projection d'une personne sûre d'elle et responsable. C'est la forme que j'ai du lui donner dans mes apprentissages d'enfant. Une forme "leader", "responsable", "autonome"... Mais cette forme globale recèle des creux, des bosses, des aspérités, des fragilités invisibles à l'oeil nu. Seulement moi, porteuse de ce masque depuis tant d'années et surtout après tant de cheminement en moi-même, je connais ces aspérités, ces fragilités, ces failles. Peut-être à un moment aurais-je aimé n'être que cette pseudo personne sûre d'elle et invincible, mais ça n'est pas le cas. Et c'est tant mieux, car je vois bien maintenant que c'est du fond de mes failles qu'émerge ma lumière.

Et je sais que si je refuse de laisser la peinture recouvrir ce masque, alors la lumière pourra passer par ces enfractuosités et que, dussé-je perdre quelques honneurs et projections gratifiantes, je ressemblerai davantage à ce que je me sens être au dedans de moi.

Je ne souhaite pas quitter ce masque, il est aussi la trace de mes expériences de vie, mais je veux aussi mettre en lumières ses zones plus fines, plus vulnérables, afin qu'elles soient aussi prises en compte dans ce que je suis, d'abord par moi-même, et aussi par les autres.

Alors, je ne sais pas qui me connaît le mieux. Sans doute les autres, par leurs projections, m'aident-ils à connaître ces traits que j'ai appris à montrer pour rester en lien. C'est une part importante de ce que je suis, mais ça n'est pas la seule. Il y a aussi la part cachée, celle que j'ai du mettre de côté pour la protéger. Cette part précieuse, fragile et essentielle, à moi de faire en sorte qu'elle se voie. A moi d'oser la montrer même si (surtout si) elle vient nuancer les traits grossiers du masque à travers lequel je me suis montrée jusqu'à présent.

Et enfin, à moi, à nous d'accepter cette part irréductible de nous-mêmes que personne ne peut vraiment connaître, même pas nous peut-être, et qui restera sans doute indéfiniment seule.

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